Chronique n° 138 du 3 juillet 2026

Derrière ces murs, se cache le chef d’œuvre absolu de l’Art Nouveau autrichien. Et il est à Bruxelles ! (copyright : Shutterstock 335872460)

Lettre ouverte à Boris Dilliès pour la renaissance du Palais Stoclet

Monsieur le Ministre-Président,

Cher Boris,

Ne voyez dans cette formule aucun manque de respect mais simplement le souci de vous interpeller dans un esprit constructif. Car je crois dans votre engagement à revaloriser l’image de la Région de Bruxelles-Capitale. Vous entendez vous battre pour que Bruxelles retrouve sa place dans le monde et pour que nos concitoyens soient à nouveau fiers d’être Bruxellois. « Avec le bicentenaire, avez-vous déclaré, on a un formidable objectif de rendez-vous pour démontrer que Bruxelles est de retour ». Vous avez d’ailleurs réaffirmé votre attachement à la monarchie. Permettez-moi dès lors de vous prendre au mot et de vous soumettre (en toute modestie) un grand projet en faveur du rayonnement de la capitale. Il concerne un des phares du patrimoine bruxellois, en l’occurrence le Palais Stoclet…

En réalité, le Palais Stoclet est un chef d’œuvre de l’architecture autrichienne, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Comme l’a indiqué l’historien de l’art Gaspard Melville, sur les antennes de la RTBF, ce palais est « un bâtiment extraordinaire, un bâtiment de rupture entre le 19ème et le 20ème siècle. Josef Hoffmann et d’autres architectes ont proposé une œuvre radicale, géométrique, qui donnait tous les ingrédients du 20ème siècle dès 1905 ».

Josef Hofmann avait reçu comme mission, non seulement de construire une maison unifamiliale de nature à épanouir les époux Stoclet et leurs trois enfants, mais aussi de concevoir un écrin à leur considérable collection d’œuvres d’art du monde entier, tout en leur permettant d’assouvir leur goût pour la musique et de recevoir des invités de marque dans des espaces de prestige. Force est de constater que ces objectifs ont été atteints au-delà de toute espérance pendant les 38 années (entre 1911 et 1949) qu’Adolphe et Suzanne Stoclet ont passées dans leur belle demeure. Par exemple, leur salle de musique fut, de leur vivant, un haut lieu bruxellois de l’avant-garde musicale et du jazz. Tout était, en fait, prétexte à la fête dans le Palais Stoclet. Ainsi, la grande salle à manger (rehaussée par la frise de Klimt) accueillit les plus hautes personnalités. Pour s’en convaincre, il suffit de parcourir le fameux livre d’or (conçu par Hoffmann). Y figurent les signatures de Jean Cocteau, Paul Claudel, Sacha Guitry, Anatole France, Igor Stravinsky, Robert Mallet-Stevens, Gustave van de Woestyne, Emile Verhaeren… Finalement, Adolphe Stoclet décéda à son domicile le 3 novembre 1949 et Suzanne le rejoignit le 16 novembre 1949, soit quelques jours plus tard…

C’est en 1952, à la suite de ces décès, que le fils cadet, Jacques Stoclet, prit possession des lieux en compagnie de son épouse Anna Geerts et de ses quatre filles. Jacques décéda neuf ans plus tard en 1961. Anny, quant à elle, s’en alla en 2002. Au total, elle vécut 50 ans, entre 1952 et 2002, dans le Palais Stoclet. Il est dès lors permis de dire qu’elle marqua l’histoire de ce chef d’œuvre UNESCO autant qu’Adolphe et Suzanne. Comme ses beaux-parents, elle accueillait régulièrement des artistes à la maison (souvent d’origine flamande). Comme ses beaux-parents, elle organisait de nombreux concerts dans la demeure familiale, notamment avec les lauréats du Concours Reine Elisabeth ou dans le cadre du Festival Ars Musica (fondé en 1989 par Paul Dujardin et Bernard Foccroulle). Depuis le décès de la Baronne Stoclet, en 2002, le palais n’est pas habité, si ce n’est par les concierges…

Aujourd’hui, le Palais Stoclet n’est plus à la hauteur de son prestigieux passé. En fait, il est en manque d’un véritable projet, faute de consensus au sein des descendants d’Adolphe et Suzanne Stoclet. C’est pourquoi, Monsieur le Ministre-Président, je vous encourage à tenter de convaincre les ayants droits. L’idée est qu’ils mettent leur trésor à la disposition de la Région de Bruxelles-Capitale avec, comme obligation pour celle-ci, d’en faire un formidable outil de relations publiques. Il s’agirait de relancer les « rencontres au sommet » dans le Palais Stoclet, comme au « bon vieux temps » d’Adolphe et Suzanne ou de la Baronne Stoclet. Et soyons un peu fous : pourquoi pas imaginer cette opération de communication dans la perspective du bicentenaire de la Belgique ? Le lancement de la campagne pourrait dès lors se dérouler dans le temple de l’Avenue de Tervueren en la présence du Roi et de la Reine (qui, à ma connaissance, n’ont jamais fréquenté ce palais-là). Qu’en dites-vous Monsieur le Ministre-Président ? Ne faudrait-il pas envisager la question ?

Sincères et respectueuses salutations.

Paul Grosjean

Chroniqueur historique

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