Domaine de la Fougeraie, du prince royal au roi du sucre
Les lecteurs de La Libre Belgique ont eu le privilège de découvrir ce week-end les secrets de la plus belle propriété privée de la Région de Bruxelles-Capitale. Ce Domaine de la Fougeraie est sis à la Drève de Lorraine, à proximité de la Forêt de Soignes, dans la riante commune d’Uccle. En son temps, ce territoire de huit hectares abrita le pavillon de chasse d’une famille tout à fait exceptionnelle puisqu’elle comporta deux rois, deux reines et un régent. À part le Château de Laeken, aucune autre demeure bruxelloise ne connut de telles fréquentations. Une chose est sûre : ce domaine fait partie de l’Histoire de la Bruxelles, tant par son imposant château que par son superbe parc…
La dénomination du Domaine de la Fougeraie fait référence aux fougères fleurissant autrefois en cette zone marécageuse. Au début du 20e siècle, la propriété appartenait au sieur Alphonse Lambrecht. Le 6 mai 1908, sa veuve vendit le bien au Prince Albert (qui allait devenir le Roi Albert Ier, un an après, au moment du décès de son oncle Léopold II). En réalité, le futur monarque habitait alors dans l’Hôtel d’Assche, au 33 de la Rue de la Science, avec son épouse Elisabeth et ses trois enfants, Léopold (né en 1901), Charles (né en 1903) et Marie-José (née en 1906). Le Domaine de la Fougeraie était avant tout sa résidence d’été. Il n’est dès lors pas douteux que cette famille hautement royale ait fréquenté les lieux. Au total, avec le recul des années, il est permis de dire que deux rois (Albert Ier et Léopold III), deux reines (Elisabeth de Belgique et Marie-José d’Italie) et un régent (le Prince Charles) ont déambulé dans ce domaine ucclois en période estivale. Si ce n’est pas un Domaine Royal, on n’en est pas loin…
En 1910, le Prince Albert, devenu entretemps Roi Albert Ier, s’était installé à Laeken. Très logiquement, il choisit de mettre en vente son pavillon de la Drève de Lorraine. C’est l’industriel Paul Wittouck (1851-1917), déjà propriétaire d’un superbe hôtel de maître au Boulevard de Waterloo, par ailleurs beau-frère de l’ancien Bourgmestre d’Uccle Victor Allard (1840-1912), qui se porta acquéreur. Notre patron de l’industrie sucrière s’empressa de raser le bâtiment et de construire un nouveau château à sa place. Pour ce faire, il fit appel à deux architectes français, Louis Süe (1875-1968) et Paul Huillard (1875-1966) qui, s’inspirant du Château de Vaux-le-Vicomte, conçurent un édifice néo-classique. C’est le peintre français Gustave Louis Jaulmes (1873-1959) qui se chargea des fresques ornant la salle à manger. Par ailleurs, du grand salon, on peut admirer, au-delà de la vaste pelouse, une luxuriante forêt d’arbres séculaires : séquoias, hêtres, marronniers sauvages et domestiques. Mais ce sont les jardins à la française qui sont l’élément le plus remarquable. Ils sont l’œuvre du grand paysagiste français Achille Duchêne (1866-1947). Les travaux s’achevèrent en 1913. Précisons enfin que, quoi qu’en dise la rumeur, le Château Wittouck n’a pas influencé Hergé lorsqu’il inventa Moulinsart dans les aventures de Tintin. C’est un autre château français, en l’occurrence celui de Cheverny, qui fut à l’origine de la demeure chère au capitaine Haddock…
A partir du 19e siècle, les grandes familles bruxelloises ont installé leurs domaines à l’extérieur de la capitale, principalement dans le Brabant. Par contre, le Château Wittouck à Uccle est toujours habité par la famille fondatrice. C’est dire si ce Domaine de la Fougeraie est un cas exceptionnel dans la capitale. Il est d’ailleurs repris à l’Inventaire du Patrimoine architectural de la Région de Bruxelles-Capitale ainsi qu’à l’Inventaire légal des Sites. A mon avis, son parc, avec ses jardins à la française, est l’élément le plus significatif. Il mériterait d’être classé. Après les jardins de la Maison van Buuren, ce serait une nouvelle reconnaissance du remarquable patrimoine horticole de la commune d’Uccle. Affaire à suivre…
Paul Grosjean
Chroniqueur historique
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