C’était au temps où Flagey était le plus beau studio du monde…
Comme l’a écrit joliment Juliette Goudot dans La Libre Belgique à propos de « Radioman » du réalisateur Frank Van Passel, il est rare qu’un film belge nous fasse pénétrer dans un bâtiment aussi mythique que la Maison de la Radio à la Place Flagey face aux Etangs d’Ixelles. Cette actualité cinématographique me fournit l’occasion de rappeler, dans cette dernière chronique de l’année 2025, l’histoire de cet incroyable immeuble à l’allure de paquebot « Art Déco », créé par Joseph Diongre (1878-1963), juste avant la Seconde Guerre mondiale…
En 1930, la création de l’Institut National de Radiodiffusion marqua la fin des prémices de la radio en Belgique. Il s’agissait d’entrer dans une nouvelle ère radiophonique. Le développement de ce média nécessitait la construction d’un édifice de diffusion répondant aux normes modernes. C’est ainsi que l’INR lança un premier concours d’architecture entre le 22 février et le 7 mai 1933. Le jury, qui comprenait 13 membres, dont les éminents architectes Victor Horta et Jean-Baptiste Dewin, décréta qu’il n’y avait pas de gagnant à cause du manque de technicité des projets. Un second concours fut donc organisé, entre le 21 août et le 10 novembre 1933, mettant cette fois-ci au premier plan l’isolation acoustique des studios. Ce fut l’architecte bruxellois Joseph Diongre, dont la proposition répondait parfaitement aux exigences techniques et aux attentes esthétiques, qui reçut le premier prix. La construction s’échelonna ensuite de 1935 à 1938…
L’INR, qui comptait parmi les premières maisons de la radio en Europe, après Londres et Berlin, était une véritable usine à sons. A son inauguration, en 1938, le bâtiment comportait 12 studios d’enregistrement, dont le célèbre Studio 4 avec son orgue et ses 8.000 tuyaux. L’immeuble, climatisé, était pourvu des équipements radiophoniques du dernier cri pour l’époque. Le « paquebot », qui fut salué dans le monde entier, attira les musiciens et les interprètes les plus prestigieux pour des concerts, des festivals, des enregistrements. La musique classique côtoyait le jazz et la musique contemporaine. En 1953, ce fut la révolution avec l’avènement de la télévision. La maison de la radio devenait également maison de la télévision. Et c’est le 18 mai 1960 que l’INR fut rebaptisé RTB (Radio Télévision Belge). Finalement, en 1974, la RTB déménagea au Boulevard Reyers (où elle fut renommée RTBF en 1977). L’aventure de la Maison de la Radio de la Place Flagey avait duré plus de 35 ans…
Après la clôture des activités audiovisuelles, plusieurs tentatives de réaffectation du bâtiment eurent lieu. Sans aucun résultat tangible… Malgré son classement du 28 avril 1994, l’édifice fut fermé un an plus tard à cause de problèmes d’amiante. Il fut alors inscrit sur la liste des 100 monuments les plus menacés au monde. Finalement, en 1998, plusieurs investisseurs rachetèrent l’immeuble au travers de la SA Maison de la Radio Flagey. Ils chargèrent le bureau d’architecture Samyn and Partners d’entamer sa rénovation. La valeur emblématique de cette construction symbolisant l’innovation, tant technologique que culturelle, ses qualités architecturales, techniques et urbanistiques, allaient inspirer les choix de réaffectation. Rouvert en 2002, le nouveau centre culturel regroupe aujourd’hui 5 salles de tailles et de fonctions diverses, disposant toutes de qualités acoustiques uniques et pouvant être utilisées simultanément. Avec ses studios d’enregistrement, ses espaces de concert et ses salles de cinéma, Flagey est devenu un lieu à la programmation éclectique sous la dynamique baguette de Gilles Ledure. Cette institution dédiée à la musique et à l’image peut être considérée comme un modèle de coopération entre les secteurs public et privé, francophone et néerlandophone, dans le domaine culturel en Belgique…
Paul Grosjean
Chroniqueur historique
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